Une espèce menacée mais résiliente
Peu connue du grand public, la loutre est pourtant une espèce emblématique des rivières sauvages. Présente sur tous les cours d’eau français au début du 20e siècle, elle a régulièrement régressé, jusqu’à frôler l’extinction à la fin des années 1980. Victime de l’homme qui l’a longtemps chassée pour sa fourrure, elle était également considérée comme nuisible en raison de la concurrence vis-à-vis des pêcheurs, la loutre se nourrissant essentiellement de poissons. D’autres facteurs sont également responsables de son déclin, comme la pollution des cours d’eau, l’assèchement des zones humides ou l’artificialisation des berges. Protégée par une succession de réglementations depuis 1972, notamment un plan national d’actions depuis 2009, la loutre opère peu à peu une lente recolonisation des rivières françaises.
Des prospections vaines jusque-là
Dans le Valbonnais, l’idée que la loutre pourrait réapparaître germe depuis une dizaine d’années dans la tête des agents du Parc national. Emmanuel Icardo, technicien patrimoines dans la vallée, raconte : « Nous avons un réseau de rivières relativement préservé dans le Valbonnais, avec la Bonne et la Malsanne notamment. En 2017, des indices de la présence de la loutre ont été retrouvés en Oisans, ce qui est venu confirmer qu’elle pourrait aussi revenir dans le Valbonnais un jour. Depuis, nous menions une ou deux prospections par an, qui n’avaient rien donné jusque là. »
Le 27 janvier 2026, c’est une solide équipe de 13 personnes – agents du Parc du Valbonnais et de l’Oisans, technicien ONF et naturalistes locaux – qui ont affronté le temps gris et venteux pour parcourir les berges des torrents par petits groupes. Une aubaine, comme l’explique Emmanuel Icardo : « Comme nous avions beaucoup de monde disponible et peu de linéaire de cours d’eau, nous avons pu prospecter tout le linéaire jugé favorable à la loutre : 13 kilomètres sur la Malsanne, la Bonne et la Roizonne. » Le principe de la prospection est simple : rechercher des indices de présence de la loutre, sachant que les plus fiables sont ses crottes, appelées épreintes, qu’elle laisse en évidence sur les berges pour marquer son territoire.
Des indices en abondance, surtout sur la Bonne
Les participants n’ont pas eu à attendre longtemps pour être récompensés de leur motivation : des épreintes ont été trouvées dès le début de la journée, en abondance sur certains secteurs, ainsi que quelques empreintes. Au total, trois tronçons sont concernés sur la Bonne, sur la Roizonne et sur la Malsanne juste en amont de la confluence avec la Bonne. Une excellente nouvelle commentée par Emmanuel : « Après presque 10 ans de prospection, ça y est, le retour de la loutre est confirmé ! C’est un bon signe sur l’état des rivières en question, avec suffisamment de ressources alimentaires pour la loutre : poissons, amphibiens, écrevisses éventuellement. Le secteur où l’on a récolté le plus d’indices, sur la Bonne entre le pont des Fayettes et le pont des Vernets, a fait l’objet d’importants travaux de restauration écologique il y a deux ans. Grâce à la suppression d’un tronçon de digue, la rivière a retrouvé un tracé plus naturel, avec une diversité de milieux plus intéressante. Les tronçons où les indices ont été trouvés font également partie du site Natura 2000 du col d’Ornon. Il y a un lien entre tout ça, qui montre bien le rôle des espaces protégés, autant pour héberger des espèces rares que pour détecter leur présence. »
Épreinte de loutre retrouvée en bordure de la Bonne et ayant fait l'objet d'un prélèvement
Beaucoup d’inconnues subsistent
Si la présence de la loutre est aujourd’hui avérée dans le Valbonnais, des inconnues subsistent : d’où est-elle arrivée ? S’agit-il d’un ou de plusieurs individus ? Concernant son origine, il est peu probable que la loutre soit arrivée par le nord en franchissant le col d’Ornon. Reste donc l’ouest, avec une remontée de la Bonne via le Drac. « Les populations installées les plus proches se trouvent en Isère et dans la Drôme, au bord du Rhône, nous apprend Emmanuel. Des indices de présence ont également été trouvés sur l’Ébron, dans le Trièves, ce qui prouve qu’au moins un individu a pu franchir les grands barrages sur le Drac ou les cols du Buëch. Mais il faut garder en tête que ce sont des indices ponctuels qui ne témoignent pas forcément de l’installation d’une population. La recolonisation de la loutre débute par des éclaireurs qui partent explorer des secteurs pendant un certain nombre d’années. Il faut plus de temps pour que les femelles arrivent et peuplent le territoire. »
Répartition de la loutre en France depuis 1950
Toutefois, l’abondance du marquage territorial sur la Bonne interroge. « La loutre marque davantage son territoire quand il y a concurrence avec d’autres mâles ou présence de femelles, explique Emmanuel. Il n’est donc pas impossible que plusieurs individus soient présents, mais nous n’avons aucune preuve. » Pour tenter d’en savoir plus, six pièges photos ont été posés après la collecte d’épreintes. L’objectif : estimer le nombre d’individus et éventuellement distinguer mâles et femelles. Malgré la jolie « capture » effectuée le 11 février (à savourer ci-dessous), le mystère reste entier : un seul individu a été filmé, sur un seul capteur, à une seule reprise… Afin de voir peut-être, un jour, la génétique lever le voile sur ces incertitudes, des prélèvements d’épreintes ont été réalisés.
Et ailleurs dans les Écrins ?
C’est en Oisans que les premiers signes de présence de la loutre ont été découverts, en 2017 le long de la Romanche sur la plaine du Bourg-d’Oisans. Depuis, au gré de prospections régulières, des indices sont ponctuellement relevés par les agents du Parc. Et ce, malgré « des fluctuations des niveaux d’eau qui fait qu’on fait qu’on passe forcément à côté d’indices », commente Nicolas Bertrand, garde-moniteur en Oisans. Dernière découverte en date : une vieille épreinte au bord de l’Eau d’Olle à Allemond début mars 2026. Quoiqu’il en soit, ici aussi, on ne peut pas parler d’installation pérenne. Nicolas Bertrand confirme : « L’Oisans n’est pas colonisé pour le moment, seulement exploré. »
Plus au sud, des signaux favorables apparaissent du côté de l’Embrunais et de la Vallouise, mais sans preuve formelle à l’heure actuelle.
Qui est la loutre exactement ?
La loutre est un mammifère carnivore semi-aquatique de 1 m à 1 m 20 de long (dont un tiers de queue) pour un poids de 5 à 15 kg. Le dimorphisme sexuel est marqué par une taille plus imposante chez le mâle. Le corps fuselé, doté de pattes palmées, est particulièrement adapté aux déplacements dans l’eau. Le pelage marron est contrasté de gris blanc du cou à la poitrine. En plongée, oreilles et narines se referment, laissant place à une vision subaquatique développée, aidée par des moustaches performantes appelées vibrisses.
La loutre est un animal solitaire occupant 5 à 15 km de rivière pour les femelles et plus de 20 km pour les mâles. L’accouplement est une période de moindre discrétion et peut avoir lieu à n’importe quel moment de l’année, la loutre ne connaissant pas de période précise pour sa reproduction. C’est la femelle qui élèvera les jeunes qu’elle mettra au monde dans un terrier nommé catiche. Ceux-ci s’émanciperont vers l’âge de huit mois pour coloniser de nombreux milieux : lacs, étangs, rivières, marais... jusqu’au lac de montagne. Avec un régime alimentaire opportuniste, la loutre est un super prédateur consommant essentiellement des poissons dont les arêtes et les écailles se retrouvent dans ses crottes appelées épreintes, qu’elles déposent pour marquer son territoire.




