Le bouquetin, du Léman à la Méditerranée : tout un programme !

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Bouquetins mâles, neige et brume © M. Coulon, PNE.
Aux côtés de 7 autres gestionnaires d'espaces protégés, le Parc national des Écrins coordonne un vaste programme européen autour du suivi scientifique du bouquetin et de la diffusion des connaissances au public. C'est parti pour trois ans !

Le bouquetin, espèce emblématique des Alpes, étaient encore présent de façon relictuelle en Italie grâce aux réserves de chasse du roi Victor Emmanuel (2e moitié du 19e siècle), alors qu'il avait totalement disparu des Alpes françaises. Il y fut réintroduit à partir de 1959 dans les Cerces (Briançonais), ensuite en Vanoise, dans le Queyras et dans le massif des Ecrins (1977 dans l'Embrunais, 1989 dans le Valbonnais, 1994-1995 dans le Champsaur). Il est, depuis, l'objet d'un suivi attentif, notamment avec des comptages annuels.

Réunion de lancement du programme © L. Imberdis, PNE.Le programme Interreg ALCOTRA est un programme de coopération transfrontalière entre la France et l'Italie qui vise à promouvoir la coopération entre les régions européennes. Ce projet autour du bouquetin des Alpes regroupe donc, côté français, les parcs nationaux du Mercantour, des Écrins et de la Vanoise, les réserves naturelles de Haute-Savoie (ASTERS) et, côté italien, les parcs Gran Paradiso et Alpi Maritime, la Région de la Vallée d'Aoste, et les territoires des Alpi Cozie (groupe de gestion des espaces protégés des Alpes cottiennes). Il comporte un gros volet scientifique, ainsi que des aspects de communication et de diffusion de la connaissance au public.

Un volet scientifique novateur

Malgré l'accroissement important de ses populations, évaluées à environ 50 000 individus sur l'ensemble de l'arc alpin, le bouquetin reste une espèce sensible. Pour son suivi, ce programme offre l'opportunité de passer du local au global, c'est-à-dire de l'échelle d'un massif comme celui des Écrins, à celle, plus large, d'un territoire transfrontalier qui s'étend du lac Léman à la Méditerranée.

Une démarche d'observation scientifique dans le temps (monitoring) va être mise en œuvre collectivement pour accroître la connaissance de l'espèce, de ses habitats et des corridors écologiques qui sont nécessaires à ses déplacements. La méthodologie adoptée permettra périodiquement d'ajuster les protocoles en fonction des résultats (données recueillies,) au fil du temps.

Capture de Méollion, lac de Cédera © R. Pappet, PNE Capture et marquage bouquetin sous l'Aiguillette du Lauzet, massif des Cerces © C. Coursier, PNE.

Nouvelles techniques et nouveaux outils !

Le recours à la génétique, déjà utilisée pour d'autres espèces, offre la possibilité de repérer les liens et les échanges entre les différentes populations de bouquetins : « Cela permet d'évaluer la diversité des noyaux de population et la sensibilité aux maladies », souligne Ludovic Imberdis, chargé de mission « Faune » au Parc national des Écrins.

Les raisons de s'intéresser à la relation entre aspects génétiques et sanitaires sont nombreuses, avec des enjeux économiques, de conservation de l'espèce, de santé publique et de veille sanitaire :

- Certaines maladies de la faune sauvages sont susceptibles dans certaines conditions d’entraîner des restrictions sur les filières de l'élevage.

- La diversité génétique des bouquetins est basse, suite à sa quasi disparition au 19e siècle, et la diffusion de certaines maladies peut représenter une menace pour cette espèce patrimoniale.

- Certaines maladies de la faune sauvage sont potentiellement transmissibles à l’homme, comme on l'a vu avec la grippe aviaire, par exemple. Toutefois, le bouquetin, espèce non chassée (en France), est peu concerné par ce cas de figure.

- Enfin, la faune sauvage peut être, selon les cas, une sentinelle sanitaire dont le suivi peut permettre la détection d'agents pathogènes d'importance majeure.

Génétique et déplacements

Il existe déjà beaucoup de données sur le bouquetin. Ces données notamment issues des comptages, montrent leur limite, une fois assuré le développement d'une nouvelle population (marge d'erreur pouvant aller jusqu'à 40% des effectifs). Grâce aux nouveaux échantillons, réalisés lors de captures ou par d'autres méthodes développées récemment (tirs de seringues pour la biopsie), il va être possible de faire une étude génétique sur les populations des différents massifs. Elle sera réalisée avec la technique innovante du séquençage haut débit (SHD, ou NGS pour « Next Generation Sequencing »), afin de vérifier le lien entre la diversité génétique et les maladies les plus communes.

Ces mêmes échantillonnages seront utilisés pour identifier la proximité génétique qui lie les « méta-populations », c'est-à-dire l'ensemble des populations séparées les unes des autres, mais connectées entre elles par des échanges, sur l'ensemble de la zone concernée.
Il est également important de comprendre les problématiques liées aux populations issues de réintroductions avec un très faible nombre d'individus, ou avec des individus provenant de populations d'origine déjà fragiles d'un point de vue génétique.
Comptage bouquetin, Valestrèche © M. Corail, PNE.

Parallèlement, des travaux de marquage et de suivi d'animaux équipés de colliers GPS (une centaine de nouveaux colliers pour les 8 espaces concernés) permettront de confirmer ou de revoir les hypothèses de connexions entre populations. Avec l'objectif d'émettre des recommandations quant à la gestion de l'espèce (renforcements éventuels, gestion des habitats, préservation des corridors écologiques, .…).

Cette espèce rochassière par excellence, n'en est pas moins fortement liée aux activités humaines (sports, pastoralisme, …). Les données d'occupation de l'espace ont donc vocation à être croisées avec celles des usages anthropiques.

Des actions et des outils de communication

Le programme, tel qu'il a été construit, prévoit un large volet « communication » visant à diffuser les connaissances acquises sur le bouquetin ainsi que l'aspect scientifique (techniques, outils). Des actions de sensibilisation seront donc mises en œuvres auprès du grand public (conférences) et des enfants des écoles dans les espaces partenaires.

Un film documentaire (26 minutes) sera réalisé par Alpi Cozie. Il pourra notamment être diffusé auprès des scolaires, ainsi qu'au grand public, dans les maisons du Parc.

Autre réalisation prévue, une exposition (bilingue français-italien) qui s'installera à la maison du Parc de Briançon. Elle sera accompagnée d'une malle pédagogique.

Selon les résultats des travaux concernant le suivi des populations, des supports de sensibilisation seront spécifiquement consacrés aux interactions avec les activités humaines.

Enfin, les résultats scientifiques seront rendus accessibles à tous sur les sites internet des différents espaces protégés, à travers une application développée dans le cadre du programme.

Hachka accompagnée de son jeune de l'année précédente (éterlou), Champsaur © R. Papet, PNE.

C'est le Parc national des Écrins qui « pilote » cet ambitieux programme transfrontalier, pendant trois ans, dont il assume l'animation et la gestion. Avec un budget global de 1 700 000 euros, dont 363 000 seront versés au Parc national des Écrins, il va partiellement mobiliser une dizaine de personnes au sein de l'équipe pour la réalisation des suivis scientifiques, de l'exposition, de la malle pédagogique, de l'application internet et de la gestion administrative et financière.