En marge des glaciers, une nouvelle vie

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Le Blanc depuis le refuge des Écrins, photo de 2018, ©Ludovic Imberdis
Comment la vie s’organise t-elle dans les espaces délaissés par le retrait des glaciers ? Sur ces « marges glaciaires », on observe et on échantillonne des zones témoins en bordure du glacier Blanc. Reportage sur site

Le Glacier blanc vu du dessous, Juillet 2019, ©RemyMoine Ce n’est plus un mystère : les glaciers « reculent ».

La fonte inéluctable s’accélère sous l’effet du réchauffement climatique.

En reculant, le glacier laisse apparaître de nouveaux espaces que l’on nomme les marges glaciaires. Sous la glace pendant 20 millions d’années, ces espaces sont restés vierges de toute vie. Cela ne durera pas. Le vivant s’installe dans ces lieux à peine découverts. « Ce genre d’environnement est unique en milieu naturel. C’est une opportunité qui va permettre d’étudier le processus de recolonisation d’un terrain pratiquement stérile » s’enthousiasme Cédric Dentant, botaniste au service scientifique du Parc national des Écrins et coordonnateur des suivis engagés sur ces marges glaciaires.

Sortie scientifique au Glacier blanc, Juillet 2019, ©MarieGenevièveNicolas

Le retour du vivant

Pendant cinq jours, au mois de juillet, c’est une sorte '« d'expédition » scientifique qui a été organisée au glacier Blanc, associant une quinzaine d’agents du Parc national des Écrins et des partenaires scientifiques extérieurs. Les protocoles se mettent en place pour ce qui concerne les invertébrés et pour la botanique. Chacun son camp et sa spécialité.

Sortie scientifique au Glacier blanc, Juillet 2019, ©RemyMoine Parallèlement, afin de mieux comprendre les influences réciproques entre le milieu et les espèces, le maximum de paramètres physiques sont collectés : des capteurs de température dans le sol mesurent plusieurs années d’évolution, des relevés géomorphologiques sont réalisés mais aussi des prélèvements de sol, de glace et d’eau qui seront analysés par le LECA (Laboratoire d’Ecologie Alpine), le CARRTEL (Centre Alpin de Recherche sur les Réseaux Trophiques des Ecosystèmes Limniques), et l’IGE (Institut des Géosciences de l’Environnement). Ces prélèvements vont servir à mieux comprendre d’où proviennent les sources de nutriments pour les végétaux dans ces milieux très pauvres.

Interview de Blandine Delenatte, garde du Parc national des Écrins

Effondrement de serac au glacier blanc, Juillet 2019, ©VincentKernin

Au troisième jour de travail sur place, lorsque l’équipe arrive en vue du Glacier blanc, elle est accueillie par un effondrement de sérac assez spectaculaire. Un moment rare et impressionnant. La vie du glacier continue…

Vers la vidéo de l'effondrement partagée par le facebook du Parc

Des Écrins aux pays andins

Pour que les relevés soient utilisables à la plus grande échelle possible, la définition du protocole est déterminante. Il apportera la rigueur et la légitimité aux relevés qui seront effectués.
Sortie scientifique au Glacier blanc, Juillet 2019, ©RemyMoine
Les informations seront ensuite utilisées au niveau du Parc bien sûr, mais elles sont également étudiées conjointement avec des organismes extérieurs comme l’IRD (Institut de Recherche et Développement). Un protocole similaire est appliqué sur des glaciers des Andes. Cela permet de développer des projets comparatifs internationaux auxquelles contribuent les recherches menées dans le Parc national des Écrins.

Interview de Fabien Anthelme, chercheur à l'IRD et partenaire sur les recherches effectuées aux marges glaciaires

Chronologie du vivant

Glacier blanc évolution du front du glacier jusqu'en 2018, ©AristideChauveauPNE Les marges glaciaires du glacier Blanc sont dissociées en bande selon leur distance au glacier. On obtient une chronologie de l’établissement du vivant en parcourant les bandes de la plus proche à la plus lointaine du glacier. En jargon scientifique, il s’agit d’une chronoséquence. À ceci on rajoute une zone témoin qui n’a pas été recouverte par le glacier depuis quelques centaines de milliers d’années.

Des zones de 4 m² sont ensuite sélectionnées aléatoirement dans les marges glaciaires : entre 15 et 20 « placettes » de prélèvement» par bande permettra d’obtenir l’échantillonnage le plus complet possible.

Le travail collectif et minutieux des relevés, fait appel à l’expertise et aux connaissances spécialisées des agents du Parc et des scientifique. Placette après placette, tout doit être inventorié !

Sortie scientifique au Glacier blanc, Juillet 2019, ©RemyMoine

Plantes et petites bêtes colonisatrices

Sortie scientifique au Glacier blanc, Juillet 2019, ©RemyMoine Tout d’abord, les équipes botaniques effectuent le recensement des espèces et prennent note de leur répartition au sein des marges. Sans surprise, on trouve en majeure partie des plantes alpines. Ici, on étudie le type de stratégie que ces espèces vont utiliser pour peupler le milieu. Toutes ces informations sont accessibles grâce à l’étude de la chronoséquence. Ensuite vient le prélèvement de feuilles de ces espèces qui partiront en laboratoire, pour des analyses plus approfondies. En croisant ces informations par la suite, on obtiendra alors des réponses sur la dynamique de recolonisation du milieu !

Sortie scientifique au Glacier blanc, Juillet 2019, ©MarieGenevièveNicolas

Les invertébrés sont les premiers animaux à revenir coloniser les sols, par la terre ou même par voie aérienne. « On suppose que certaines araignées, trouvées en nombre sur le site, sont été transportées par le vent... » explique Damien Combrisson, chargé de mission « invertébrés » au Parc national.

En prélevant des échantillons de chaque espèce rencontrée, il est possible de repérer les espèces colonisatrices… et leur variété. Au menu, des mollusques, myriapodes, araignées, fourmis, orthoptères... Le protocole mis en place est similaire à celui appliqué pour la botanique. Pour ces petites bêtes également, des prélèvements sont également effectués pour des études en laboratoire.

Interview de Damien Combrisson, chargé de mission invertébrés au Parc national des Écrins

Interview de Remy Moine, service civique au service scientifique du Parc national des Écrins 

Sortie scientifique au Glacier blanc, Juillet 2019, ©MarieGenevièveNicolas

Échantillons en laboratoire

Analyse en laboratoire, Juillet 2019, ©RemyMoine « Les analyses laboratoire vont apporter des informations supplémentaires. Tout particulièrement sur ce qu’on appelle les "traits fonctionnels" de la plante qui vont lui permettre de se développer selon les caractéristiques du milieu » précise Cédric Dentant.. Cela peut correspondre à des variations dans la longueur des feuilles, leur épaisseur, voire même la densité des fibres, caractères sur lesquels une sélection va se produire. Les données sont donc recueillies à partir des échantillons. Les feuilles sont pesées, séchées, scannées, leurs surfaces évaluées.
Pour les invertébrés, le processus est semblable. Il s’agit de mieux comprendre la relation entre le stade de développement du milieu et des communautés végétales.

Détermination avant l'envoi en labo, Juillet 2019, ©MarieGenevièveNicolas

Cette étude rentre dans le cadre des recherches sur les successions primaires. En étudiant comment, à partir d’un milieu sans vie, se développe une communauté qui va en s’enrichissant, cela pourrait notamment apporter des réponses sur l’évolution future des écosystèmes de haute altitude, en profondes mutations avec le changement climatique.

Reportage réalisé par Vincent Kernin, en mission de service civique au Parc national des Ecrins

Programme CclimaTT Ce travail sur les marges glaciaires est réalisé dans le cadre du programme CClimaTT : Changements climatiques dans le territoire transfrontalier.

En savoir plus sur le programme CClimaTT

Il s'agit d'améliorer la connaissance sur les effets des changements climatiques dans l’espace transfrontalier, d’en communiquer le contenu de la manière la plus large possible et d’identifier des actions de maîtrise de la consommation citoyennes.