Gioberney : une nouvelle respiration pour le torrent de Muande Bellone

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Des travaux de restauration ont été réalisés pour remodeler sa zone de dépôt, saturée de matériaux apportés par les crues torrentielles, sur 4 mètres de hauteur en moyenne au-dessus du lit du torrent.

activité et travaux  torrent Muande Bellone - Gioberney - oct 2019 © PJ Guilloux - Parc national des Écrins Les paysages magnifiques du site de Gioberney feraient presque oublier les chaos incessants qui parcourent la montagne. Parmi eux, l’érosion torrentielle reste certainement le phénomène le plus impressionnant, objet de craintes ancestrales dès le moindre orage.

Les aventures récentes du torrent de Muande Bellone ont commencé en 2006, pour atteindre une forte activité durant l’été 2017. Mais quelle mouche a donc piqué ce torrent ? Retour sur un phénomène torrentiel et sur les travaux de restauration de ce torrent, en plein cœur du parc national des Écrins.

Un torrent glaciaire

Le torrent de Muande Bellone est un torrent glaciaire, c’est-à-dire que la majorité de son eau provient de la fonte du glacier des Rouies. Ainsi, le torrent atteint son débit le plus fort chaque après-midi d’été, quand la hausse des températures fait fondre le glacier. Par contre, après une nuit froide sans fonte de glace, le débit devient faible. Nombreux sont les alpinistes qui traversent alors le torrent sans encombre.

Ces débits irréguliers caractérisent les torrents de montagne, ils ne permettent pas un écoulement continu des matériaux (terre et débris rocheux) qui restent en attente. Les matériaux sont mobilisés durant les pluies et chargent alors l’écoulement du torrent.

En cas de crue torrentielle (concentration de fortes pluies en quelques heures, accompagnée d’une fonte de neige voire de glace selon la température), des transports massifs de matériaux viennent se déposer en pied de versant, dans les zones plus douces qualifiées de « zones de dépôt ».

En 2016, au premier plan, le réservoir d’eau de l’hôtel du Gioberney, exposé aux crues torrentielles depuis 2017.© PJ Guilloux - Parc national des Écrins
Le glacier des Rouies, suspendu à 3300 m d’altitude. Au premier plan, le réservoir d’eau de l’hôtel du Gioberney, exposé aux crues torrentielles depuis 2017.

Une activité torrentielle en hausse

Gioberney après l'orage du 8 août 2017 - © O.warluzelle - Parc national des Écrins L’activité du torrent de Muande Bellone a été croissante ces dernières années. Les crues torrentielles ayant déposées le plus de matériaux sont celles de 2006, 2008, 2015, 2017 et, dans une moindre mesure, celle de 2019.

Photo de droite : Gioberney après l'orage du 8 août 2017

Le transport de matériaux par un torrent est un processus normal et continu, il garantit la vie des écosystèmes associés au torrent. A chaque crue, le torrent érode les matériaux dans ses sections les plus rapides mais il dépose également des matériaux dans ses sections les plus lentes, c'est ainsi que les zones de dépôt se "gonflent". Après une crue, les dépôts accumulés sont évacués petit à petit par le torrent vers le bas de la vallée : cette phase de reprise "dégonfle" alors les zones de dépôts.

« En octobre 2019, le cumul des dépôts successifs s’élevait, en moyenne, à 4 mètres de hauteur au-dessus du lit du torrent » relate Julien Guilloux, chargé de mission Eaux et Forêts au Parc national. La Muande Bellone n’était plus en capacité naturelle d’évacuer cet excédent de matériaux. Autrement dît, le torrent n’était plus en capacité de  "respirer" ».

Sans reprise par le torrent, les matériaux se sont accumulés en rive gauche (dans le sens de l’écoulement de la rivière) de la zone de dépôt. A chaque crue, la rive gauche se renforçait de matériaux, poussant le torrent vers un nouveau tracé plus à droite. En 2017, l’érosion rive droite atteignait la pente qui domine Gioberney. Les premiers blocs se déposaient sur la prairie, passant sur les sentiers et sur le réservoir d’eau. Une petite lame d’eau s’écoula également jusqu’au parking.

 les premiers débordements du torrent en rive droite, transportant des blocs dans la prairie de Gioberney.torrent Muande Bellone - Gioberney - © PJ Guilloux - Parc national des Écrins
Les premiers débordements du torrent en rive droite, transportant des blocs dans la prairie de Gioberney.

Bien que l’hôtel ne soit pas soumis à un risque direct, le site du Gioberney reste une destination touristique majeur du Champsaur-Valgaudemar. Il s’agit également du 4ème site le plus fréquenté du Parc national des Ecrins.

activité et travaux  torrent Muande Bellone - Gioberney - oct 2019 © PJ Guilloux - Parc national des ÉcrinsLe premier diagnostic de 2017, réalisé par le service RTM (Restauration des Terrains en Montagne) et le Parc national, a été complété en septembre 2019. Sous l’impulsion de la Communauté de communes du Champsaur-Valgaudemar, les hydrologues du RTM, de la CLEDA (Communauté Locale de l’Eau du Drac Amont) et le Parc national ont confirmés l’intérêt d’une intervention sur le torrent.
En restaurant la zone de dépôt, par déplacement des matériaux notamment de la rive gauche vers la rive droite, le torrent de Muande Bellone retrouvera sa capacité de respiration.

Les travaux de reprofilage

La Communauté de communes du Champsaur-Valgaudemar a chargé la CLEDA de la maîtrise d’œuvre des travaux, en étroite collaboration avec le Parc national. L’Entreprise Festa a pu intervenir du 17 au 29 octobre.

Toutefois, une pelleteuse n’est rien sans un pelliste expérimenté dans le domaine torrentiel. Ainsi, l’expérience de Rémi Roux a été précieuse dans le reprofilage de la zone de dépôt. L’apparente mise à plat des matériaux masque en effet un premier travail fin d’agencement de blocs, en profondeur.

activité et travaux  torrent Muande Bellone - Gioberney - oct 2019 © PJ Guilloux - Parc national des Écrins
Dans les surprises du chantier, on retiendra la présence d’un énorme bloc au beau milieu du torrent. Ce bloc de 3,5 mètres de haut donne la mesure du volume de matériaux accumulés.

avant travaux  torrent Muande Bellone - Gioberney - oct 2019 © PJ Guilloux - Parc national des Écrins
Avant les travaux, le torrent n’est pas visible. Il s’écoule en longeant la rive droite de l’important dépôt de matériaux

Après travaux  torrent Muande Bellone - Gioberney - oct 2019 © PJ Guilloux - Parc national des Écrins
Après le remodelage de la zone de dépôt, le torrent retrouve son lit, 4 mètres plus bas.

 Simulation de la hauteur des dépôts retirés. En bleu, le tracé du torrent avant la restauration.
 Simulation de la hauteur des dépôts retirés. En bleu, le tracé du torrent avant la restauration.

Lire aussi > Orages : travaux d'urgence sur les passerelles et sentiers emportés - août 2017

Le réchauffement climatique va -il accentuer l’érosion torrentielle ?

Les pluies de forte intensité, le plus souvent au printemps et durant les orages d‘été, peuvent mobiliser d’importantes quantités de terre et de débris rocheux dans les torrents.

Les versants qui étaient autrefois recouverts de neige régulaient les écoulements au moment des fortes pluies. En effet, une partie de la pluie tombait sous forme de neige, même au mois d'août, et se stockait alors en altitude. En milieu de versant, une autre partie de la pluie était « absorbée » par une couche de neige restante, retardant ainsi l’écoulement. Seule la pluie tombée en bas de versant s’écoulait directement vers le torrent.

Avec le réchauffement climatique (+ 2.1°C dans les Alpes entre 1900 et 2010), il pleut désormais à haute altitude, souvent sur les glaciers. Le manteau neigeux disparaît rapidement des versants au printemps. Ainsi, la quantité d’eau qui s’écoule directement après une pluie augmente. Cette eau traverse des surfaces de terres et de débris plus étendues. Logiquement, l’érosion ne saurait qu’augmenter…

Toutefois, l’érosion est également liée à la quantité de roches disponible et à la nature des sols. Avec le réchauffement climatique, l’action du gel sur la fracturation de la roche va diminuer, limitant le volume de débris. La végétation sera quant à elle favorisée par des températures plus clémentes. Ainsi, les versants sont amenés à verdir et une nouvelle vie se met en marche. Déjà, les moraines glaciaires les plus hautes sont colonisées par des plantes, comme le montrent les études du Parc national des Ecrins sur les marges glaciaires

Les scientifiques de l’IRSTEA ont montrés que la montagne alpine produisait beaucoup plus de matériaux au petit âge glaciaire (18 ème siècle) que de nos jours. De nombreux torrents se sont stabilisés avec la sortie de la période glaciaire, favorisant la reconquête de la végétation puis la reconquête forestière des versants.

Ainsi, l’érosion torrentielle de nos rivières de montagne continuera à subir des crues « habituelles » mais elle ne devrait probablement pas s’accélérer.