La plante la plus haute de France !

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A 4070 mètres d'altitude, sur le pilier sud des Écrins, la saxifrage à feuilles opposées tient le record d'altitude des plantes du massif... et des alpes françaises. Une observation fort symbolique à l'actif du programme « écologie verticale » réalisé dans le Parc national des Écrins et qui vient de faire l'objet d'une publication.

Certaines plantes sont de véritables "guerrières" en terme de survie. Elles ne se battent contre personne mais sont capables de vivre dans des situations extrêmes où les humains ne font, au mieux, que passer ! Ces plantes sont au cœur du programme "écologie verticale", travail de botanique en haute montagne réalisé dans le Parc national des Écrins.

Le dernier Bulletin annuel de la Société linnéenne de Provence lui consacre un article d'une quinzaine de pages co-signé par Cédric Dentant, botaniste au Parc national des Écrins et Sébastien Lavergne, chercheur au Laboratoire d'écologie alpine (CNRS, Grenoble). Des compétences scientifiques conjuguées à une passion pour la haute montagne et l'alpinisme permettent à cette cordée de mener des travaux novateurs.

Une première pour les alpes françaises

2014-01-record-saxif-feuilles-opC'est en 2012, lors de l'ascension du pilier sud de la barre des Écrins et en compagnie d'un autre chercheur (Sébastien Ibanez), qu'est observée la saxifrage à feuilles opposées à 4070 mètres d'altitude. « Et en fleur s'il vous plaît ! »
C'est la première fois, dans les alpes françaises, qu'une plante est découverte au-delà des 4000 mètres.

Cette saxifrage est adepte des premières. Dans les Écrins, c'est elle qui            « grimpe » au plus haut sur la Meije (à 3870 m), sur l'Ailefroide (là aussi à 3870 m), sur les Rouies (3580 m) et sur le Sirac (3400 m).
Elle possède également et plus largement le record d'altitude de tout l'arc alpin, en atteignant 4507 mètres au Dom des Mischabel (Suisse).

Cette espèce faisait en tout cas déjà partie de la petite histoire de l'alpinisme. C'est ce que rappellent d'ailleurs les deux scientifiques qui trouvent aussi dans les sources historiques des éléments d'information pour leurs travaux.

En effet, lorsque durant l'été 1878, Paul Guillemin et André Salvador de Quatrefages réalisent la 3ème ascension de la Meije, avec Pierre Gaspard (qui en avait réussi la première un an plus tôt), ils s'arrêtent à la descente bivouaquer au bord du glacier carré. Bien qu'un peu frigorifié le lendemain matin, Guillemin découvre trois espèces de plante, dont la saxifrage à feuilles opposées ! Ils sont à 3700 mètres d'altitude. C'est une révolution de la connaissance botanique pour l'époque. Pour les récupérer, Guillemin précise dans son récit d'ascension qu'il se « hissa sur les épaules de Gaspard, et avec un couteau, détacha soigneusement plusieurs touffes de cette végétation aérienne [...] ». Bien téméraire comme acrobatie quand on sait que l'étroite vire où ils se trouvent domine un vide de plusieurs centaines de mètres !

Repères historiques pour la botanique

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Si, en empruntant ce passage en 2012, les membres de notre cordée scientifique n'ont pas noté les espèces mentionnées par Guillemin, ils ont toutefois observé, à la marge du glacier, une remarquable station de renoncule des glaciers.
"Cette population occupe une zone de retrait glaciaire. Or, au vu des qualités évidentes d'observation de Guillemin, il aurait noté cette station si elle avait été présente lors de son passage. Et ce d'autant plus que la station mentionnée est attenante au bivouac et que cette plante est bien plus facile à détecter visuellement que les trois citées par Guillemin" explique Cédric Dentant.

"Il apparaît donc que cette station n'existait pas lors de son passage en 1878. Ce constat et cette découverte font de cette population un excellent marqueur de la dynamique végétale, à la fois au regard de l'altitude et du retrait glaciaire en cours à l'échelle alpine. Si on postule que cette population s'est formée juste après le passage de Guillemin, elle aurait au plus 135 ans" analyse le botaniste. Une étude démographique devrait être mise en place pour étudier la dynamique de cette espèce en fonction de l'altitude.

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De Saussure, Whymper, Hillary... Plusieurs grands noms de l'histoire de l'alpinisme se sont extasiés devant des "rencontres botaniques" !  Comment ne pas s'émerveiller d'une telle capacité de vie lorsque ses propres conditions de survie sont si engagées ? En tout cas les informations naturalistes qu'ils ont notées à l'époque, en marge de leurs récits d'ascension, sont utiles encore aujourd'hui...

Pour consulter le bulletin 2013 de la Société Linnenne de Provence

Résumé de l'article co-signé par Cédric Dentant (botaniste au Parc national des Écrins) et Sébastien Lavergne (Laboratoire d'écologie alpine, CNRS - Grenoble)
Durant les dernières glaciations, les plantes alpines se sont réfugiées à basse altitude ou dans des massifs montagneux méridio­naux. Toutefois, certaines d'entre elles sont restées sur place, occupant des nunataks (sommets émergés des glaces). Des nunataks potentiels ont ainsi été prospectés dans le massif des Écrins, afin d'inventorier et échantillonner des espèces les ayant probablement occupés. Des altitudes records pour la flore vasculaire sur le territoire français ont par là même été relevées. Ce travail est un préalable à l'étude de la structure génétique de ces populations afin d'en reconstruire l'histoire des distri­butions en haute montagne. Une comparaison historique est faite afin d'estimer si un phénomène de migration alticole ou de recolonisation est en cours à ces altitudes. Cette comparaison permet également d'estimer l'état de conservation d'espèces patrimoniales et le degré de menace que constituent les changements climatiques.

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Pour en savoir plus sur l'écologie verticale

voir aussi l'article : La recherche au sommetaoût 2010
Savez-vous qu'il y a des fleurs sur les plus hauts sommets des Ecrins ? C'est en quête de compréhension de l'histoire de ces plantes particulièrement courageuses et obstinées, qu'un travail de recherche est mené entre le Parc et le Laboratoire d'écologie alpine.

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Botanique et génétique en cordée - août 2011

Botanistes et chercheurs continuent de s'accrocher aux parois des Écrins pour mieux comprendre comment certaines espèces ont affronté les glaciations. Cette année, c'est en Oisans, dans le cirque du Soreiller qu'ils ont traqué les plantes en coussins.