Re-découverte de la musaraigne alpine dans le Champsaur

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Musaraigne alpine - Sorex alpinus- dessin Dequest Pierre-Emmanuel - Livre "A la rencontre des animaux en montagne"
C'est par des indices indirects, en l’occurrence l'analyse de pelotes de réjection des rapaces, que la présence de ce petit rongeur est désormais confirmée. Aux naturalistes, maintenant, de tenter de l'observer !

Parmi les nombreux spécimens en collection au refuge des animaux, écomusée de la faune de montagne champsaurin, un petit mammifère est présenté en un unique exemplaire étiqueté ''Musaraigne alpine, Saint-Léger-les-Mélèzes, 10-1968'', sans toutefois plus de précisions sur son lieu d'origine exact.

Musaraigne alpine, spécimen du Refuge des animaux à St Léger les Mélèzes - photo M.Corail - PNE
Pierre-André Crochet, chercheur du Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive, le relevait en 1990 dans la revue Le Bièvre(1) et, sur cette base, le tout récent Atlas des Mammifères de Provence-Alpes-Côte d'Azur mentionne cet individu comme l'unique représentant connu de l'espèce pour la région.

L'ouvrage précise aussi que la musaraigne alpine est très probablement encore présente dans la partie haute-alpine des Écrins car l'espèce a été récemment signalée versant isérois du massif grâce aux inventaires de Gilles Yoccoz dans la réserve intégrale du Lauvitel(2).

Musaraigne alpine - Sorex alpinus- dessin Dequest Pierre-Emmanuel - Musaraigne alpine - Sorex alpinus- dessin Dequest Pierre-Emmanuel - Livre "A la rencontre des animaux en montagne"Cette hypothèse vient d'être confirmée par l'important travail d'analyses réalisé par Yves Kayser, ingénieur de recherche à La Tour du Valat, sur un lot conséquent de pelotes de réjection de rapaces collectées par le Parc national des Écrins dans le Champsaur.

Voir les données concernant la musaraigne alpine, enregistrées dans l'atlas en ligne du Parc national des Ecrins

Les pelotes de réjection : une méthode indirecte d'inventorier la petite faune d'un territoire.

Depuis 1975 le Parc national s'est investi sur cette méthode originale. La plupart des pelotes ont été collectées par les agents du Parc national mais aussi par des naturalistes locaux puis analysées essentiellement par Patrick Bayle, zoologiste rattaché à la mairie de Marseille, qui a ainsi recensé plus de 1 030 proies provenant de 23 espèces de petits mammifères.

C'est ainsi, par exemple, qu'avant que l'on ait l'occasion de l'observer directement sur le terrain, on connaissait la présence du muscardin dans les Écrins uniquement via ces analyses de pelotes.

Muscardin © Cyril Coursier - Parc national des Écrins muscardin @ M.Corail - Parc national des EcrinsL
Le muscardin, un petit rongeur très discret, rarement observé sinon via des indices indirects (nids, noisettes rongées ou restes dans des pelotes de réjection). 
Un article de la LPO PACA explique cette enquête sur le muscardin.

Des formations ont ensuite été mises en place auprès des associations naturalistes (CRAVE, LPO…) mais aussi des accompagnateurs en montagne et des scolaires (pour en savoir plus, voir notamment l'article sur le travail des jeunes-découvreurs de Chabottes)

Lire aussi dans l'abécédaire des jeunes découvreursH comme... Hibous euh... Hiboux

Un grand nombre des pelotes analysées concernait trois prédateurs, la chouette hulotte, le hibou moyen-duc et le grand-duc d’Europe.

Pelote de hibou moyen-duc © M. Corail - Parc national des Ecrins. La plupart avait été collectée dans des bâtiments, parfois aussi en falaise ou au pied d'arbres à cavités mais ne couvrait pour l'essentiel que des territoires de chasse en milieux bocagers, prairiaux ou forestiers de basse altitude.

A partir de 2013, alors que démarrait, dans le Champsaur, un recensement des couples nicheurs de petites chouettes forestières (Tengmalm et chevêchette), la découverte des premiers nids, accompagnés de leurs corollaires de pelotes de réjections ouvrait l'opportunité d'inventorier les micro-mammifères des milieux forestiers d'altitude.

Contenu d'une pelote de réjection, hibou grand-duc © M. Coulon - Parc national des Ecrins.

Daniel Beauthéac, naturaliste indépendant, fut sollicité puis Yves Kayser (3) en raison de son expérience acquise sur la chevêchette d'Europe notamment lors d'études antérieures réalisées dans le Vercors.

Dans le même temps, dans le cadre d'une collaboration avec le photographe naturaliste David Allemand et son projet d'ouvrage sur les rapaces nocturnes d'Europe Owls, des recherches de nids se sont également renforcées sur des rapaces plus communs comme la chouette hulotte ou le hibou moyen-duc avec, là encore, leur moisson de pelotes de réjection.

Plus de 300 pelotes ont été collectées pour un millier de proies analysées.. dont deux musaraignes alpines

La page concernant la musaraigne alpine dans le livre "A la rencontre des animaux en montagne" C'est à l'occasion de ces dernières analyses que deux musaraignes alpines ont pu être déterminées dans un lot de 30 pelotes de chouettes hulottes à Saint-Bonnet-en-Champsaur.

A lui seul, ce couple de hulottes est un véritable investigateur de la nature puisque son régime présente plus de 25 espèces différentes, sur 106 proies déterminées, dont 11 espèces de rongeurs, 3 de musaraignes, 9 espèces d'oiseaux ou encore le crapaud commun, la grenouille rousse et le lucane cerf-volant.

Le gîte de ce couple de hulottes est un hangar agricole dont le proche environnement est essentiellement constitué de bocage et de petits boisements plus ou moins humides.

Or, la musaraigne alpine est connue pour affectionner les blocs moussus et les bords de ruisseaux forestiers. C'est dans ce type d'habitat qu'il faudrait la rechercher à l'avenir !

 

Bibliographie :

(1) Crochet P.A., 1990. Une musaraigne alpine (Sorex alpinus) dans les Hautes-Alpes. Bievre. 1989 ; 10: 97.

(2) Yoccoz N.G., 2009. Résultats des piégeages sur la Réserve intégrale du Lauvitel. Rapport d’étude, Parc national des Ecrins, 1997-2009.

Lire l'article sur l'atlas des mammifères de la région PACA

(3) Hierarchical habitat selection by Eurasian Pygmy Owls Glaucidium passerinum in old-growth forests of the southern French Prealps
Barbaro L., Blache S., Trochard G., Alaud C., de Lacoste N., Kayser Y., 2016. . In Journal of Ornithology, January 2016, Volume 157 pp 333–342

A Saint-Léger-les-Mélèzes, Le Refuge des Animaux est une occasion originale de découvrir ou d'échanger sur la faune locale des Écrins. Ce musée est né de la volonté de mettre en valeur les collections naturalistes historiques de deux habitants du village, Joseph Bonnet et Jean Brenière.

Le Refuge des animaux fait partie du réseau des écomusées du Champsaur-Valgaudemar (École d'Autrefois, Musée du Moulin, Maison du Berger, Atelier Confluence, Maison de la Botanique et Ferme de l'histoire ainsi que le Moulin de Villar Loubière).

LPO PACA, GECEM & GCP, 2016. Les Mammifères de Provence-Alpes-Côte d'Azur, Biotope, Mèze, 344p.