Des alpages partagés

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Troupeau à Valestreche - photo M.Corail - Parc national des Ecrins
Entre pratiques pastorales et préservation de l’environnement, tout est toujours question d’équilibre. Le retour du loup fait désormais partie du paysage de l’ensemble du territoire du parc national dont les missions de protection et celles d’accompagnement des pratiques pastorales sont inscrites dans sa charte, au même titre que l’accueil du public dans un espace protégé propice au ressourcement.

Troupeau regroupé au Lautaret - photo C.Coursier - Parc national des Ecrins Comment permettre la cohabitation entre le retour d’une espèce protégée, le maintien du pastoralisme et la pratique des activités de découverte dans les alpages ?

Au même titre que ses missions de protection, dont celle du loup, espèce protégée à l’échelle européenne, le Parc national accompagne un pastoralisme respectueux des milieux naturels, pilier de l’élevage de montagne. Les conséquences de la prédation se sont élargies aux acteurs du tourisme, du fait principalement des enjeux de cohabitation entre les chiens de protection et les randonneurs.

Dans les Ecrins...

  • - 104 000 ha d’alpages pâturés en été par des bovins, ovins, caprins et équins
  • - 113 unités pastorales ovines
  • - 15 000 ha de pâturages dits d’intersaisons, utilisés au printemps et à l’automne
  • - Prés de 500 exploitations agricoles, principalement pour l’élevage d’herbivores.
  • - Plus de 115 000 brebis en estive dans les Ecrins dont un peu plus de 43000 dans le cœur du parc national.

La « vocation pastorale » des Écrins

Elle est inscrite dans le décret de création du Parc national et dans sa charte, feuille de route de l’établissement.

Les alpages sont une composante essentielle de l'agriculture de montagne. Ils couvrent plus de 40% de la surface du parc national et offrent aux exploitations une précieuse ressource en herbe pour nourrir les troupeaux pendant 3 à 4 mois. Pendant ce temps, les terres peuvent être fauchées en vallée pour constituer les stocks de fourrage pour la saison hivernale. Aux abords des villages, environ 15 000 ha de pâturages dits d’intersaisons, sont utilisés au printemps et à l’automne. Ce système d’élevage, s’il est bien conduit, est parfaitement compatible avec la “bonne gestion pastorale” qui est au centre des préoccupations. Il s’agit de concilier au mieux la pratique pastorale et la préservation de l’environnement... dont le renouvellement de la ressource en herbe. Et c’est ce qui se produit généralement dans le massif, hormis quelques cas ponctuels d’érosion, accentués par les évolutions climatiques, pour lesquels des solutions sont recherchées avec la profession. « La reconnaissance de la place du pastoralisme dans le maintien des grands paysages et des espaces ouverts à forte fréquentation touristique” est inscrite dans la charte du Parc national, dès lors que cette activité engendre des effets sur la biodiversité en favorisant une mosaïque de milieux, le maintien de la fauche des prairies naturelles, l’entretien des canaux d'irrigation avec toutes les espèces ou cortèges d'espèces liés à ces habitats...

L'alpage de Combeau - photo Marc Corail - Parc national des Ecrins S’adapter, dans le respect des règles

Pour le directeur du Parc national des Ecrins, Pierre Commenville, il importe de “défendre cette activité économique essentielle sur notre territoire dans cette crise qu’elle traverse. Défendre le pastoralisme, c’est l’aider à s’adapter dans le respect des règles du coeur du parc national où les tirs sont interdits”.

Dans ce contexte de prédation, outre les mesures nationales (bergers, filets, chiens de protection...), des aides spécifiques sont mises en oeuvre dans le parc national. Des relations d’écoute et de proximité sont nouées au quotidien entre les personnels du Parc national et les bergers ou éleveurs. Si les mesures de protection des troupeaux font leurs preuves, notamment les chiens de protection, elles sont contraignantes pour la profession, engendrent une charge de travail supplémentaire, du stress... et des relations parfois conflictuelles avec les autres usagers des alpages.

“Diminuer la pression de la prédation”

“Ma crainte, c’est que les éleveurs désertent nos alpages” résume Eric Lions, président de la chambre d’agriculture des Hautes-Alpes, rappelant l’importance de l’agriculture pour les paysages et donc l’accueil touristique, deux activités économiques déterminantes et interdépendantes dans les territoires de montagne. Au-delà du nombre de victimes dans le troupeau, c’est la récurrence des attaques qui font que “les éleveurs sont à bout”. “Les discussions doivent avoir lieu, avec et autour des éleveurs pour trouver des solutions concrètes qui permettent de rendre l’activité moins contraignante et plus vivable” insiste également Eric Lions qui se dit “fermé à rien pour diminuer la pression de la prédation” et souhaite que les “bonnes relations” instaurées depuis longtemps avec le Parc national se poursuivent.

Dans cet esprit, un groupe de travail spécifique a été créé par le conseil d’administration du Parc national à l'automne dernier. Il rassemble des professionnels de l’élevage, des élus et des représentants des administrations. Il a pour mission de rechercher, au plus près du terrain et des contextes locaux, des moyens de protection pour diminuer l’impact du prédateur, dans le coeur et hors du coeur du parc où des tirs ont eu lieu sans réduire les attaques.

“Les équipes du Parc national ont l’habitude de travailler avec le monde agricole, que ce soient les chambres d’agriculture, les services pastoraux de l’Isère et des Hautes-Alpes” rappelle Bernard Héritier, le président du Conseil d’administration du Parc national, “mais aussi avec des exploitants agricoles du territoire, déjà impliqués dans des actions agri-environnementales, dans les “alpages sentinelles” ou encore avec la marque “Esprit parc national”. Pour lui, “le dialogue doit pouvoir, cette fois encore, porter ses fruits”.
 

Graphique évolution des constats de prédation entre 2010 et 2019 - Parc national des Ecrins
Jusqu’en 2014, on enregistrait chaque année une vingtaine de constats d’attaque sur des troupeaux en estive l’été dans les Écrins (plus de 115 000 brebis). Cette année-là, la prédation s’est accentuée fortement pour atteindre une centaine d’attaques dont 17 au cœur du parc national.

Des mesures complémentaires de protection ont alors été mises en œuvre par le Parc national dans le cadre d’un plan “élevage et prédation”, adapté depuis, chaque année. Or, le nombre d’attaques a continué de progresser, en lien avec la densification des meutes, même si, proportionnellement, grâce aux mesures de protection, le nombre de victimes est moindre. En 2018, avec près de 250 constats d’attaque, environ 800 victimes ont été indemnisées* soit moins de 1 % du nombre de bêtes en alpages dans les Écrins. En 2019, à la fin octobre, plus de 200 constats de dommages ont d’ores et déjà été réalisés dans les Écrins...

* Les attaques font l'objet d'indemnisations en fonction des renseignements factuels portés sur le constat et après analyse de l’ONCFS. Une décision d'indemnisation signifie que la responsabilité d'un grand prédateur ne peut pas être écartée.

Traces loup - photo L.Imberdis - Parc national des Ecrins Loup : traces, indices génétiques… et photos

Les agents du Parc national participent au suivi de l’espèce en transmettant les données d’observations et indices au Réseau national d’information sur le loup, piloté par l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage).

Les opérations de suivi hivernal renseignent sur les zones de présence permanente (ZPP) et les opérations dites de “hurlement provoqué” sur la reproduction.

Depuis ces dernières années, l’installation de pièges photos dans le massif a considérablement augmenté le nombre d'indices et d’informations sur la présence du loup.

Loups au piège photo - Parc national des Ecrins

Zones de présence permanente du loup dans le Parc national des Ecrins en 2019Pour autant, les indices génétiques transmis au réseau national (crottes, poils...) restent les seuls à même de répondre aux questions scientifiques comme le déplacement des animaux, la recomposition de meutes, l’impact des tirs, l’évaluation des populations par des méthodes statistiques robustes...

Sur la carte ci-contre, chaque “cercle” correspond à un espace d’environ 300 km2 Désormais, l'observation d'un loup en n'importe quel point du parc national ne constitue plus un phénomène exceptionnel. L’espèce qui avait disparu du territoire national est protégée à l’échelle européenne par la convention de Berne. Son retour en France date de 1992 dans le Mercantour. 

Dans les Ecrins, la première zone de présence permanente (ZPP) a été mentionnée en 2012 et le parc national en compte aujourd’hui une dizaine, couvrant tout le territoire.

Troupeau au lac jumeau - photo R.Papet - Parc national des Ecrins

Soutiens affirmés et renforcés

Chaque année, le conseil d'administration du Parc national se prononce sur un plan d’action spécifique “Elevage et prédation”, en complément des mesures nationales mises en oeuvre sur les alpages ovins.

Les agents du Parc national sont aux côtés des éleveurs et des bergers, en lien étroit avec les techniciens pastoraux et les chambres d'agriculture, pour les soutenir dans la mise en place des mesures nationales : 400 000 euros/an sont mobilisés au Parc national des Ecrins pour cet accompagnement, dont 87% correspondant au temps de travail des agents, comprenant la réalisation des constats. Sur les 113 alpages ovins des Ecrins, plus de 90% ont aujourd’hui contracté au moins une mesure de protection (bergers, clôtures électriques, chien de protection...). Compte tenu de leur relief, certains alpages sont plus difficiles à protéger et peuvent bénéficier d’aides particulières. Les moyens de protection sont pris en charge généralement à 80%, et jusqu’à 100% pour les bergers dans le coeur du parc national.

Constat de dommage - photo D.Vincent - Parc national des Ecrins Constats de dommages

Lorsqu'il y a des dégâts sur un troupeau domestique dans le parc national des Écrins, ce sont ses agents qui réalisent les constats. Trois vacataires viennent renforcer les équipes permanentes pendant la période estivale. En cas d’attaque, l’intervention rapide des agents du Parc national et leur présence aux côtés du berger sont particulièrement importantes et appréciées.

Douze cabanes d’appoint héliportables

La mise en place de cabanes d'urgence sur les sites non équipés et touchés par la prédation compte parmi les premières mesures qui ont été organisées en soutien au pastoralisme par le Parc national depuis six ans. Désormais, douze cabanes de ce type sont disponibles.
Héliportage cabane d'appui en alpage - photo P.Saulay - Parc national des EcrinsMises à disposition pendant l'été et redescendues en fin de saison, elles ont vocation à dépanner les bergers sur des quartiers menacés qui ne disposent pas d'abri permettant la surveillance du troupeau. L’expérience peut montrer l’intérêt d’une construction pérenne sur ce site.

Sur le canal des alpages

L’un des deux canaux numériques du réseau radio du Parc national est mis à disposition des éleveurs et bergers du massif qui le souhaitent, avec l’appui technique d’un agent du Parc national qui assure aussi la maintenance des relais. Un prêt de radio est possible en test pour une saison avant de décider d’un achat par les alpagistes. Pour le quotidien des bergers et des éleveurs, c'est un service utile en termes d'échanges d'informations liées à la prédation mais aussi pour tous les autres aspects logistiques, de sécurité, de réseau professionnel et amical.

Des bergers d'appui dans les alpages

Depuis l'été 2020, une équipe de trois bergers, mobiles et expérimentés, vient prêter main forte aux bergers sur une vingtaine d'alpages du cœur du parc national. Recrutés pour 3 mois, ils sont prêts à intervenir pour des urgences, tout spécialement en cas de prédation.
=> Lire l'article : Des bergers en renfort dans les alpages

Qui fait quoi ?

Le Plan national d'actions (PNA) sur le loup et les activités d'élevage distribue les rôles.

  • Au niveau national : Un préfet coordonnateur, en l’occurrence celui de la région AURA, est chargé d’accompagner les préfets de département pour la mise en œuvre des actions du PNA Loup, dont les destructions autorisées de loups (*)
  • Au niveau régional : La préfecture de région et les conseils régionaux mettent conjointement en place une politique de soutien des éleveurs, dont la mise en place des fonds européens qui cofinancent notamment les actions d’aides à la protection des troupeaux, équipements pastoraux…
  • Au niveau départemental : Le préfet doit veiller à créer les conditions d’un dialogue constructif entre les acteurs concernés, membres du comité départemental Loup qu’il pilote : représentants de la profession agricole, élus, experts. Ils s’appuient sur les services de la DDT (Direction départementale du territoire) et de l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage).
  • Le Parc national des Ecrins accompagne les bergers et éleveurs sur l’ensemble de son territoire, notamment par la réalisation des constats de dommage et l’appui à la protection des troupeaux dans le cadre d’un plan “élevage et prédation”, complémentaire des autres actions de l’Etat. Il participe également au protocole de suivi biologique du loup, coordonné par l’ONCFS (relevé d’indices de présence…) qui intervient aussi pour les constats hors du territoire des Ecrins.
  • Les services pastoraux (CERPAM et FAI) proposent notamment des diagnostics de vulnérabilité et accompagnent les réflexions pour limiter la prédation. 

    (*) De la défense au prélèvement, par dérogation : Quand les dommages sont récurrents sur un troupeau, le loup peut faire l’objet de destruction. Cette dérogation à son statut d’espèce protégée est donnée par autorisation préfectorale. Dans ce cadre, 17 loups ont été tués dans l’aire d’adhésion du parc national des Ecrins.
    Depuis 2011, ces tirs de défense ou de prélèvement, renforcés selon le cas, sont réalisés par des personnes titulaires du permis de chasse, habilitées, souvent sous la conduite d’un lieutenant de louveterie.
    Le coeur du parc national des Ecrins n’est pas concerné par ces mesures du fait de l’interdiction de tir (pas de port d’arme). Une disposition réglementaire spécifique à cet espace, protégé par son decret de création et relayée dans sa charte.

 

Randonner dans des “alpages protégés”

Randonneur et chien de protection - photo C.Coursier - Parc national des Ecrins La présence de chiens de protection des troupeaux fait désormais partie du quotidien des alpages. Principalement bergers de Pyrénées (appelés “patous”) ou bergers d'Anatolie, ces gros chiens de dissuasion (et non pas d’attaque) sont pour les éleveurs et les bergers une aide précieuse pour la protection des troupeaux contre la prédation. Leur taille imposante impressionne le loup, mais pas que... Pour les habitants, randonneurs, acteurs du tourisme et de l'accueil, ils sont un paramètre nouveau à prendre en compte en montagne, source d’inquiétudes et de questionnements.

Le Parc national contribue aux actions d’information en multipliant les supports de sensibilisation mais aussi les échanges avec les élus, les professionnels de l’alpage (bergers et éleveurs) et du tourisme (accompagnateurs, hébergeurs, personnels d’accueil…) mais aussi des randonneurs.

Des vidéos didactiques ont été réalisées avec l’appui de Jean-Marc Landry, fondateur de l’Institut pour la promotion et la recherche sur les animaux de protection, pour faire connaître les bons gestes ainsi que les comportements à éviter lorsque l’on rencontre un ou des chiens de protection.

Des réunions d'information publiques organisées avant la saison estivale 2019 avaient rassemblé environ 220 personnes à Gap, Embrun, Briançon et au Bourg d'Oisans, pour aborder la complexité d'une situation encore nouvelle et en savoir plus sur le rôle des chiens de protection de troupeaux, l’importance de leur éducation, les caractéristiques de ces animaux et de leurs comportements…
Les échanges permettent de comprendre l'éleveur qui fait face à la prédation, comprendre le randonneur qui a peur des chiens de protection, comprendre le chien qui doit tout comprendre de situations très diverses mais aussi faire face au loup.

Chien de protection - montage des Pyrénnées -  photo C.Coursier - Parc national des Ecrins Berger d'Anatolie - photo F.Thibault - Parc national des Ecrins
Berger des Pyrénées et Berger d’Anatolie sont les deux espèces principalement utilisées dans les Ecrins

En 4’, retrouvez les conseils essentiels pour réduire l’appréhension et adopter des comportements adaptés quand on rencontre un ou des chiens de protection. Un second épisode détaille le rôle des chiens de chiens de protection. Deux autres vidéo permettront de savoir comment se comporter quand on randonne avec son animal de compagnie ou quand on roule en VTT.
Vidéo : qui sont les chiens de protection des troupeaux ?
Chiens de protection des troupeaux : gestes et conseils pour les randonneurs
 

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Le contenu de cet article reprend en grande partie le dossier paru dans le journal du Parc national L'Echo des Ecrins n°43 - 2019
Dossier "Alpages partagés"
Soutenir le pastoralisme bousculé par le retour du loup : un défi pour le Parc national des Écrins, à conjuguer avec ses missions de protection et d'accueil des visiteurs.

Pastoralisme et prédation : des mesures de soutien renforcées - 2018

En savoir plus sur les chiens de protection
Quel est leur rôle et les qualités attendues ? Quelles sont les races utilisées et quelle efficacité face à la prédation ?

Chiens de protection : un contexte et des gestes à adopter
Leur présence en alpage doit être prise en compte quand on randonne : il est nécessaire d'adapter son comportement en cas de rencontre avec ces chiens, indispensables à la protection des troupeaux.