Écologie verticale et les plantes les plus hautes du monde

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Deux expéditions menées en 1935 et 1952 pour atteindre l'Everest ont collecté des plantes dont trois spécimens ont été identifiés récemment… par le service scientifique du Parc national des Écrins ! Explications.

 Ecologie verticale dans le massif de la Meije - marguerite des Alpes © P.Saulay - Parc national des Écrins Pour comprendre la vie à l'extrême et comment les plantes survivent dans les conditions les plus rudes et à haute altitude, le programme « Écologie verticale » élargit son champ géographique de recherche.
Dans le cadre des travaux menés sur les plantes d'altitude, Cédric Dentant, le botaniste du Parc national des Écrins, s'est plongé dans les herbiers du Muséum de Londres et du Conservatoire botanique de la ville de Genève où « dormaient » des échantillons de plantes ramenés par des alpinistes lors d'anciennes expéditions vers le toit du monde. Trois spécimens n'avaient jamais été identifiés, dont une nouvelle espèce pour la science. Au-delà de la taxonomie, ces données historiques sont potentiellement intéressantes pour évaluer comment les plantes d'altitude font face aux changements globaux.

Cédric Dentant - botaniste - Parc national des Ecrins - programme écologie verticale Cédric Dentant nous en dit plus sur l'histoire de l'alpinisme et la botanique d'altitude.

Il existe toute une littérature sur les raisons de grimper les montagnes. L'une d'elles est assurément la fascination.

Car hormis l'incommensurable beauté des hauteurs, tout concourt à rester au pied des géants : parois vertigineuses, hauteurs démesurées, adversité des conditions…

Horace-Bénédicte de Saussure, en exposant clairement et publiquement sa volonté d'accéder au sommet du Mont Blanc, a le premier fait voler en éclat les croyances craintives entourant les hautes montagnes. Démons, diables et esprits peuplaient ces lieux, jusqu'à ce qu'à l'aune des Lumières, il décrète la raison philosophique et scientifique comme son seul guide pour les pénétrer.

 Ecologie verticale © C.Dentant - Parc national des ÉcrinsQue de chemins parcourus depuis. Que de fascinations reconduites de générations en générations d'alpinistes. L'apogée a sans doute eu lieu en 1953, lorsque le sommet le plus élevé à la surface du globe fut atteint : l'Everest (8 848 m). On n'irait plus au-dessus. Du moins, sur Terre...

Ce point culminant fit aussi découvrir aux humains la « zone de la mort », au-delà de 7 000 m d'altitude, où le corps humain se dégrade très vite. Au-delà de 6 000 m, il ne se régénère déjà plus…
Mais alors que cette fascination faisait découvrir un peu plus les limites biologiques de l'espèce humaine, certains explorateurs découvrirent des êtres capables de vivre là où eux ne faisaient que survivre.

Les êtres vivants les plus élevés du monde

saxifrage feuilles opposées © M.Coulon - Parc national des Écrins Dans les Alpes, ce ne fut qu'en 2010 que fut trouvée la plus haute plante connue du massif : la saxifrage à feuilles opposées (Saxifraga oppositifolia). Elle fut observée à 4 504 m, en face sud du Dom des Michabels (Suisse). En France, c'est dans le Parc national des Écrins, à 4 070 m, que cette même espèce fut trouvée. La seule au-delà des 4 000 m.

Lire aussi : La plante la plus haute de France !

GlacierHub- Satellite images of the Mount Everest region with the locations of both the 1935 and 1952 expeditions samples (Source: Alpine Botany/DigitalGlobe/Google). Quand est-il de la plus haute montagne du monde ?

Il faut remonter au siècle dernier, en 1935, pour de fascinantes observations : deux plantes furent découvertes par l'explorateur et alpiniste Eric Shipton, à 6 400 m d'altitude, sur le versant tibétain de l'Everest, lors d'une des nombreuses expéditions de reconnaissance menées par les britanniques. Puis, en 1952, ce fut Albert Zimmerman qui découvrait sur le versant népalais trois plantes à sensiblement la même altitude (6 350 m), lors d'une expédition qui faillit coiffer les britanniques au poteau !

Une seule de ces cinq plantes reçue alors un nom, car elle était bien connue à plus basse altitude : la saussurée cotonneuse (Saussurea gnaphalodes) – un nom en hommage à H.-B. de Saussure et son ascension pionnière.

Les quatre autres, inconnues ou trop difficiles à identifier, furent oubliées dans les herbiers du British Museum (Londres) et du conservatoire botanique de Genève...

C'est donc des travaux récents pour comprendre les particularités de la biodiversité d'altitude qui ont permis de redécouvrir ces incroyables récoltes. En 2000, la seconde plante rapportée par Shipton fut décrite : le lepidostemon de l'Everest (Lepidostemon everestianus), espèce nouvelle pour la science et endémique au Tibet !
Saxifraga lychnitis var. everestianus - dessin C-Dentant Puis, en 2017, dans la continuité des travaux menés au Parc national des Écrins sur les plantes d'altitude, le service scientifique du Parc étudia les trois plantes découvertes par Zimmermann en 1952. Elles furent ainsi enfin nommées : la sabline à feuilles de mousses (Arenaria bryophylla), la saxifrage de l'Everest (Saxifraga lychnitis var. everestianus) et l'androsace du Khumbu (Androsace khumbuensis) – cette dernière étant aussi une nouvelle espèce pour la science.

Ainsi, 40 % des espèces observées à très haute altitude sont nouvelles pour la science – une proportion proche de celles des travaux réalisées sous les tropiques (la quantité en moins ! ).

Ainsi, si nous n'arrivons pas à vivre à haute altitude, d'autres êtres, comme des plantes, y parviennent.
Mais aussi bien sûr des lichens – dont les plus hauts ont été trouvés à 7 400 m d'altitude sur le Makalu (8 485 m) – et des bactéries, trouvées en 1963 à 8 600 m, sur l'Everest encore. Cette dernière découverte fût parmi celles qui aidèrent la NASA à formaliser ce que pouvait être la vie… sur Mars !

Pour en savoir plus (en anglais)

Cédric Dentant et Sébastien Lavergne - programme Ecologie Verticale Parc national des Écrins - photo F. Meignan - refuge du PromontoirePour en savoir plus sur l'écologie verticale

Le programme scientifique "Ecologie verticale" conduit des botanistes et des universitaires dans l'ascension des grandes parois des Alpes. Ses initiateurs, dans les Ecrins, sont deux scientifiques et alpinistes passionnés : Cédric Dentant, botaniste au Parc national des Ecrins, et Sébastien Lavergne, chercheur au Laboratoire d'écologie alpine (LECA), qui forment une cordée soudée. Leur aventure scientifique s'inscrit dans la grande lignée des travaux d'exploration naturaliste et des recherches actuelles sur les plus hauts sommets des Alpes. Avec, en toile de fond, la génétique moderne qui apporte de nouvelles réponses à la compréhension de l'évolution des plantes d'altitude.

voir aussi les articles :
La recherche au sommetaoût 2010
Savez-vous qu'il y a des fleurs sur les plus hauts sommets des Ecrins ? C'est en quête de compréhension de l'histoire de ces plantes particulièrement courageuses et obstinées, qu'un travail de recherche est mené entre le Parc national des Ecrins et le Laboratoire d'écologie alpine.